Pluriel d’histoires linguistiques en Haute Gironde

À première vue, rien ne distingue le français parlé en Haute Gironde de celui de Bordeaux ou de La Rochelle. Pourtant, derrière l’homogénéité apparente, subsistent des traces d’un passé linguistique extrêmement riche. Cette diversité ne se limite pas à quelques mots pittoresques : elle structure la mémoire collective, façonne des manières de dire et de penser, et continue d’apporter de la couleur au quotidien.

D’où vient cette pluralité linguistique ?

Le territoire de la Haute Gironde, à la croisée de l’Aquitaine et de la Saintonge, a longtemps constitué une frontière linguistique entre deux grands ensembles : le domaine d’oc (occitan gascon) et l’ensemble d’oïl (saintongeais). Cette position géographique a entraîné une porosité linguistique, dont le reflet se retrouve jusque dans les usages contemporains.

  • Le gascon : Variante de l’occitan, historiquement présent sur la rive droite de la Gironde, notamment dès le sud du canton de Blaye.
  • Le saintongeais : Parler d’oïl, ancré dans la frange nord-ouest du département, avec des racines fortes dans les campagnes autour de Saint-Savin, Reignac, Saint-Ciers-sur-Gironde, et jusqu’à l’île Bouchaud.

Au XIXe siècle, ces deux langues étaient encore parlées dans la vie quotidienne, notamment par la génération née avant la Troisième République (OpenEdition, Chantal Tanet, 2015). Les recensements scolaires du début du XXe siècle signalent que, dans certaines communes, 30 à 40 % des enfants arrivaient encore à l’école en ne parlant que la langue du terroir.

Mots, expressions et tournures encore vivaces

Aujourd’hui, même si l’immense majorité des habitants s’expriment dans un français standard, les restes de l’occitan gascon et du saintongeais parsèment les échanges — conscients ou non — avec des mots, expressions, intonations ou façons de tourner les phrases. Ces marqueurs prennent plusieurs formes.

Expressions typiques entendues ou employées

  • Pec de coucoun ! (rien du tout, que dalle, en saintongeais, utilisé jusqu’à Saint-Savin, source : Atlas Linguistique de la France, Jules Gilliéron)
  • Élouqué (habillé n’importe comment, ou mal sapé, du gascon "aluquat", entendu sur les marchés de Saint-André-de-Cubzac chez les plus âgés)
  • Gabarre (barque à fond plat, mot issu du gascon et du saintongeais, omniprésent sur l’estuaire et dans la toponymie)
  • Charrailler (bavarder, “faire la causette”, plus répandu sur les rives Blayaises, source : Enquête revue Lo Congrès Occitan)
  • Piberne (poivron, mot d’origine saintongeaise, encore vivant à Reignac ou Braud-et-Saint-Louis)
  • Estey (petit chenal de marée, mot gascon passé dans le vocabulaire courant autour du Bec d’Ambès, du port de Plassac et jusqu’aux confins de la Dordogne)

Il existe aussi des tournures spécifiques comme remplacer “il faut que je parte” par “faut que j’aille partir”, ou utiliser “attraper” pour “rattraper” (“attrappe-le !” pour “va le chercher”). L’influence se retrouve dans la prononciation, plus traînante, et dans l’usage du “y” : “je vais y aller”, typique du parler sud-ouest.

La toponymie, témoin persistant des langues locales

On oublie souvent que le nom des lieux garde la mémoire la plus ténue de ces anciens parlers. À travers les noms de hameaux, cours d’eau, forêts, mais aussi des appellations de routes ou de quartiers, c’est toute la géographie locale qui se lit en gascon ou saintongeais. Quelques exemples marquants :

  • Le Pain Perdu, à Donnezac : du gascon “perdut”, le champ abandonné.
  • Les Barthes : prairies inondables, issu du gascon “barta”.
  • Grava (Reignac) : du gascon “grava” désignant le gravier ou une petite plage de rivière.
  • Le Bourgailh (hameau de Saint-Mariens) : “bourgailh” = petit bourg ou éminence, typique dans toute la Gironde rurale.
  • Barban (lieu-dit à Blaye) : de “barba”, signifiant petit marécage vers l’estuaire.

Des archives du cadastre XIXe confirment qu’avant la francisation totale des actes, près de 14 % des microtoponymes écrits étaient issus du lexique local (P. Gachon, Économie rurale, 1987). On retrouve aujourd’hui cette trace dans la signalisation, la microtoponymie du vignoble ou encore certains patronymes.

La transmission : familles, écoles, initiatives associatives

La transmission des langues locales s’est brusquement ralentie avec l’école républicaine. Entre 1881 et 1914, la scolarisation obligatoire, puis intergénérationnelle a chassé la pratique courante dans l’espace public. Il arrive néanmoins que, dans certaines familles, quelques mots persistent, souvent sous forme de proverbes :

  • “Tant que la fève sera dans le plat, l’appétit viendra.” (proverbe gascon rapporté par le GREP - Groupe de Recherches Ethnographiques du Paysan, 1980s)

Aujourd’hui, quelques écoles bilingues occitan-français existent côté sud-Gironde, mais elles n’existent pas à l’échelle de la Haute Gironde. Néanmoins, des initiatives parfois discrètes contribuent à la sauvegarde :

  • Associations comme Lo Cercle Occitan de Bordèu, qui organise régulièrement des veillées ou des ateliers de chant à Blaye ou Saint-André.
  • Conteuses et conteurs locaux engagés auprès des bibliothèques rurales (interventions ponctuelles à Saint-Ciers-sur-Gironde, source : Bibliothèque départementale de la Gironde 2023).
  • Présence de groupes de musique traditionnelle lors des marchés gourmands, certains joueuses et joueurs glissant régulièrement des expressions occitanes ou saintongeaises dans les présentations.
  • Collecte de témoignages sonores en patois et en gascon par les archives départementales (fichiers accessibles sur le site de la Gironde).

Pourquoi persiste-t-on à employer ces mots ?

Pour une grande part, employer une expression locale (qu’on en connaisse l’origine ou non) c’est exprimer un attachement, signaler une appartenance. L’ancrage familial, la ruralité, mais aussi la simple saveur de certains termes (intraduisibles : “estey”, “charrailler”, etc.) jouent un rôle essentiel. On observe aussi ces phénomènes :

  • Fort retour à la valorisation du terroir depuis les années 2010 (tourisme, circuits courts, patrimoine immatériel, voir INSEE 2021 pour les politiques régionales de valorisation culturelle).
  • Utilisation fréquente de mots traditionnels dans la commercialisation de produits locaux (pains “boulangeons”, vins dont certains noms de cuvées reprennent des toponymes anciens).
  • Recherche identitaire croissante, notamment chez les trentenaires et quadragénaires installés récemment et curieux de leur “pays d’adoption”.

Une enquête menée en 2019 par l’ADEPFO (Agence pour le Développement en Pays et Filières Occitanes) signale que, dans le nord de la Gironde, près de 11 % du lexique courant utilisé dans la sphère privée présente des racines occitanes, mais que moins de 1,5 % de la population locale estime réellement “parler” la langue ou le patois régional. La transmission se fait donc, de plus en plus, à bas bruit, par capillarité.

Des ressources pour aller plus loin

Pour les curieux, plusieurs ressources permettent d’explorer plus en profondeur cette diversité linguistique :

  • “Le Dictionnaire du Patois de la Haute-Gironde” par Bernard Gallois (éditions d’auteur, 2009, diffusé localement et disponible en médiathèque à Blaye).
  • Atlas linguistique de la France, consultable en ligne via le CNRS, qui cartographie la variation des mots et expressions du territoire.
  • Bases sonores des Archives de la Gironde, qui publient régulièrement des témoins de paroles rurales captées entre 1970 et 2000.
  • Musée d’Ethnographie de Bordeaux : expositions ponctuelles sur le patrimoine linguistique régional (site officiel).

Une langue du quotidien plus vivante qu’on ne le croit

Derrière la disparition apparente, la Haute Gironde reste porteuse d’une pluralité linguistique héritée, que l’on retrouve dans les adresses, les toponymes, et les petites répliques qui rythment les échanges sous les halles ou au marché. Si la pratique courante des “patois” demeure rare, il suffit parfois d’écouter une conversation de marché, ou de prêter attention à la toponymie locale, pour constater que ces langues, loin d’avoir disparu, vivent autrement : dans le grain d’une intonation, le choix d’un mot précis, ou la transmission d’une histoire qu’aucun dictionnaire ne saura jamais épuiser.

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