L’ancrage ancien du vignoble en Haute Gironde : une histoire entre Estuaire et coteaux

La Haute Gironde fait partie du vignoble du Bordelais, en particulier des appellations Blaye Côtes de Bordeaux et Côtes de Bourg, reconnues pour leurs vins rouges, mais aussi quelques blancs et rosés. L’histoire de la viticulture locale remonte à l’époque gallo-romaine : des fouilles à Plassac et sur la rive droite de l’Estuaire ont mis au jour des traces de plantations anciennes, parfois en lien avec le commerce du vin depuis Burdigala (Bordeaux, source : INRAE, mission archéologique Gironde).

Les grandes familles aristocratiques bordelaises, puis les négociants hollandais dès le XVII siècle, investirent durablement dans les terres et châteaux locaux, stimulant l’essor et la réputation de ces terroirs. En 1867, on recense près de 13 000 hectares de vigne en Haute Gironde (source : archives départementales 33).

  • Plassac : Villa gallo-romaine et vestiges de pressoirs antiques
  • La route des châteaux : Une tradition inaugurée dès le XIX siècle.

Châteaux viticoles et demeures historiques à visiter

Le patrimoine bâti témoigne fortement de la vocation viticole de la Haute Gironde. Pousser la porte d’un château ou d’une ancienne chartreuse, c’est entrer dans l’histoire vivante d’un vin, voir les marques de l’évolution des techniques et des échanges.

  • Château de la Citadelle à Bourg-sur-Gironde : Joyau dominant le port, sa partie caveau du XVIII siècle est encore visible et fut un passage obligé des négociants. Les jardins, aménagés en terrasses, révèlent l’adaptation du vignoble à la déclivité du coteau.
  • Château Monconseil-Gazin (Plassac) : L’un des plus anciens domaines toujours en activité avec ses caves voûtées et ses dépendances viticoles. Propriété familiale depuis le XV siècle, il conserve la mémoire des évolutions agronomiques, notamment l’introduction du merlot au XIX siècle (source : Fédération des Vignerons de Blaye).
  • Château Robillard (Teuillac) : Remarquable exemple de chartreuse girondine, où le cuvier borde la maison de maître – organisation typique des exploitations viticoles d’après la Révolution.

Plusieurs de ces sites proposent des visites commentées, des ateliers « taille de la vigne » ou des parcours dans les vignes. L’été, des expositions temporaires mettent en valeur des objets d’œnologie, des plans anciens et des traces de la vie agricole d’autrefois.

La Citadelle de Blaye : forteresse et carrefour du négoce fluvial

La Citadelle de Blaye (fortifiée par Vauban au XVII siècle, classée UNESCO depuis 2008) illustre le lien étroit entre production de vin et logistique fluviale en Haute Gironde. Une partie des caves voûtées qui subsistent dans l’enceinte servaient de lieu de stockage pour les barriques en partance vers Bordeaux et l’Angleterre.

Des caves à sel aux entrepôts à vin, la Citadelle fut jusqu’au début du XX siècle le point de départ de milliers de tonneaux. On estime qu’au milieu du XIX siècle, près de 100 000 hectolitres de vin transitaient chaque année par ce port fluvial (source : Archives Départementales/Inventaire du Patrimoine 2016).

  • Parcours-découverte à l’intérieur de la Citadelle : traces de portails d’accès et d’anciens chais repérables par leurs ouvertures larges et leurs anneaux d’arrimage.
  • Expositions sur l’histoire des « barriques charentaises » et la tonnellerie locale.

Musées, maisons du vin et sites pédagogiques

Pour comprendre la dimension technique, sociale et festive du vin en Haute Gironde, il existe plusieurs lieux dédiés à son histoire, accessibles toute l’année :

  • Maison du Vin de Blaye : Située place de la Citadelle, elle présente une exposition permanente sur le vignoble et initie à la dégustation. On y trouve des informations sur les familles vigneronnes, les évolutions des cépages et l’essor des coopératives.
  • Museum « Les Calèches de la Gironde » à Bourg : Si l’on associe souvent calèche et viticulture, c’est parce que la traction animale fut longtemps la norme pour le transport du vin vers les ports. Ce musée présente vieux outils, plans de pressoir, affiches publicitaires et photographies de vendanges du XIX siècle.
  • L'Écomusée du Bourgeais : À Lansac, il rassemble objets agricoles, outils de tonneliers, cartes de l’expansion du vignoble. Des ateliers à destination des scolaires sont organisés pour transmettre la mémoire des gestes de la vigne (source : Gironde Tourisme).

Des paysages façonnés par la vigne : éléments immatériels et repères visibles

Le vignoble n’a pas seulement laissé des traces dans la pierre ou les archives : il a modelé des paysages et des pratiques encore actuelles.

  • Coteaux en amphithéâtre autour de Bourg et Blaye : La disposition en terrasses rappelle l’effort pour maximiser l’ensoleillement et limiter l’érosion, très sensible dans ce secteur de Gironde. Certains murets de pierres sèches témoignent d’une tradition remontant au Moyen Âge.
  • Carrelets et petits ports sur l’Estuaire : Ces abris de pêcheurs sont parfois le vestige de points de chargement du vin, utilisés avant l’arrivée du chemin de fer.
  • Chemins de randonnée « vignerons » : Plusieurs sentiers balisés (comme ceux de Mombrier ou Teuillac) suivent d’anciens chemins charretiers, dont l’alignement de buis ou de cyprès signalait autrefois la propriété viticole.

Parmi les anecdotes qui révèlent le quotidien vigneron, on peut mentionner le passage de « la cloche des vendanges » : à Bourg, jusqu’en 1950, une cloche municipale signalait le début officiel des récoltes, moment attendu où suspendaient les autres travaux agricoles (source : Mairie de Bourg).

La mémoire des vignerons : coopératives, traditions familiales et renouveau

La coopérative de Blaye, fondée en 1937, a joué un rôle capital pour les petits producteurs frappés par la crise du phylloxera (fin XIX siècle) et la concurrence coloniale. On compte aujourd’hui plus de 350 viticulteurs regroupés dans des structures coopératives, dont l’Union des Côtes de Blaye (source : Vins de Blaye).

Les événements populaires – Printemps des vins de Blaye, Fête du Vin à Bourg – ancrent toujours l’identité viticole. Des traditions insolites demeurent : par exemple, la transmission d’un « coin de vigne » à chaque génération reste valorisée auprès des familles locales, et certaines propriétés cultivent la même parcelle depuis plus de 150 ans.

Itinéraires pour explorer soi-même ce patrimoine viticole

  • La boucle « Sur les traces des chais et des ports » : Départ depuis Blaye, passage par Plassac, port de Roque-de-Thau, Bourg et retour par le coteau de Tauriac. Points d’intérêts : quais d’embarquement, panorama sur l’Estuaire, châteaux en activité.
  • Itinéraire des sentiers vignerons de Mombrier : Cheminement balisé accessible à pied, jalonné de panneaux pédagogiques sur les cépages, outils anciens et témoignages d’anciens vignerons.
  • Bourg-sur-Gironde : parcours urbain : À pied, découverte de l’ancien quartier vigneron, du port et des maisons des négociants, dont certaines caves souterraines se visitent encore.

La plupart de ces balades sont disponibles sous forme de brochures auprès des offices de tourisme locaux (Blaye Bourg Terres d’Estuaire), qui éditent aussi des cartes de repérage des châteaux ouverts à la visite.

Un patrimoine à la fois discret et vivant

En Haute Gironde, les témoignages de l’histoire viticole ne se résument pas à un seul monument ou une seule fête. Ils sont présents dans le bâti, les paysages, les initiatives locales et la mémoire partagée. Nombre de ces sites, souvent familiaux, s’efforcent de transmettre un savoir-faire précieusement conservé, tout en s’adaptant aux enjeux contemporains : préservation de la biodiversité, accueil pédagogique, valorisation de cépages anciens.

Explorer ces lieux, c’est non seulement admirer la beauté des paysages, mais aussi comprendre les raisons qui ont fait de ce territoire un « pays de la vigne » – avec ses espoirs, ses drames (crises du phylloxera, exils, mutations agricoles) et ses renaissances, encore palpables au détour d’un chai ou d’un sentier.

Que l’on soit résident ou simplement curieux de passage, goûter à l’histoire viticole de la Haute Gironde, c’est renouer avec une continuité patiente : celle d’hommes et de femmes qui, siècle après siècle, ont bâti un territoire où la vigne ne se contente pas d’être un décor, mais reste un trait d’union entre passé et présent.

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